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Le journal de Jean-Pierre Pernaut


Jean-Pierre Pernaut France. Le 22 fvrier 1988 voit se produire un vnement majeur dans le champ tlvisuel franais : c'est l'arrive sur TF1, privatise depuis peu sous la direction du groupe Bouygues, du journaliste Jean-Pierre Pernaut, charg par son nouveau patron de faire la prsentation du journal de 13 heures, seul face des millions de tlspectateurs. Charismatique, intelligent, toujours de bonne humeur et souriant, Jean-Pierre Pernaut s'installe ds lors durablement sur la chane, en proposant son public un journal d'une nature radicalement diffrente de celle des autres, un journal des rgions, du patrimoine et de la France d'ailleurs et d'autrefois, sorte de voyage onirique au pays des groseilles, des valeurs oublies, des agriculteurs, des artisans et des petites gens dont le quotidien semble n'avoir pas chang depuis des sicles. Le ciel est bleu, les oiseaux chantent et les mamies dorment.

Le contraste est saisissant : tandis que les autres journaux tlviss basent dans l'ensemble leur contenu sur l'actualit rgionale, nationale et internationale, la guerre, la violence et l'horreur, les maladies, la famine et la pauvret, les licenciements, les grves et les fermetures d'usines, celui de Jean-Pierre Pernaut se concentre sur la ruralit, la paisible vie des petits villages de France et les citoyens si moyens qui la peuplent sans gure se soucier du reste. En ralit, ce que nous offre alors le dsormais clbre prsentateur, c'est une vision du monde - la sienne, ou plutt celle qu'il voudrait inculquer ceux qui le regardent. Point de peur en ce monde, ni de misre et de mort. On y travaille avec amour, on s'y adapte tant bien que mal aux maux du monde moderne, on y commente parfois l'actualit sans vraiment la vivre - autrement dit, c'est, chez Pernaut, l'inactualit qui prvaut. La France ternelle des glises, des maisons et des champs, s'oppose celle des grandes surfaces, des immeubles et du bitume. Et la France des clochers celle des clochards. La France du rve s'rige de la sorte en exemple face la France du cauchemar. Et la France des frictions d'y devenir la France des fictions. Un idal idyllique aux couleurs du drapeau bleu, blanc, rouge. Autant le dire, avec M. Pernaut, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

Le sourire de Jean-Pierre Pernaut

C'est l ce qu'on lui reprochera le plus : choisir de diffuser l'heure des informations cette vision nave, nostalgique et, surtout, ractionnaire de la France, c'est mettre dlibrment des oeillres aux tlspectateurs afin qu'ils ne se proccupent point des soi-disant vrais problmes de la France et du monde. Or, ce que ses dtracteurs oublient lorsqu'ils fustigent ainsi le journal de Jean-Pierre Pernaut, c'est que sa prsentation, ou, plus prcisment, sa reprsentation de la France, n'est pas plus fictive que celle des autres journaux tlviss, loin s'en faut. Sa seule prsence est d'ailleurs la preuve mme que ce que l'on nous montre d'autres heures et sur d'autres chanes est galement le fruit d'un choix, c'est--dire l'laboration, jour aprs jour, d'un discours sciemment et patiemment construit, dont chaque son, chaque mot, chaque image, ne sont autres que les manifestations concrtes d'une ide directrice. Cette ide, combine aux autres, permet son tour l'laboration d'un systme la cohrence indniable, autrement dit d'une idologie. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer la faon dont les informations nous sont toujours prsentes : musiques de film d'horreur, interviews tronques par le truchement de montages plus ou moins habiles, commentaires en voix off, dramatisation systmatique de tout vnement, quel qu'il soit - tout est, en somme, constamment mis en scne afin qu'une certaine morale s'en dgage. Une certaine vision des choses. Une certaine reprsentation. En un mot, une fiction.

Le travail effectu - tout fait consciemment - par Jean-Pierre Pernaut depuis plus de vingt ans sur TF1 permet donc, parce qu'il est, en quelque sorte, le miroir invers de la plupart des autres bulletins d'information, de comprendre le mcanisme par lequel les journalistes en gnral, et les mdias dans leur ensemble, entendent, au moyen d'une esthtique intrinsquement biaise, nous endormir, nous endoctriner et nous convertir dans l'unique but de conditionner et d'uniformiser les faons d'agir, de ragir et de penser de la population franaise (nous nous souvenons tous de la panique provoque lors de l'arrive tant annonce de la grippe H1N1, qui fit en dfinitive autant de morts que les autres). Par consquent, c'est la forme, plus que le fond, qui fait tout l'intrt de ce journal un peu particulier, puisqu'elle est, peu de choses prs, la mme exactement que dans les autres journaux : les personnes interroges dans la rue sont slectionnes en fonction de certains critres, leurs interviews subissent de nombreuses coupes afin de se recouper (cohrence idologique oblige), les commentaires, souvent tout aussi enthousiastes qu'enjous, chantent les louanges de la France des agriculteurs et des artisans, tandis que sur les lvres de Jean-Pierre Pernaut s'affiche, aprs chaque reportage au sein de la France profonde, un sourire bat grandement communicatif, comme si l'on venait de lui conter une belle histoire pour les enfants. Et c'est cette mme histoire qu'il nous conte religieusement tous les jours de la semaine.

Le bonheur de Jean-Pierre Pernaut

En cela, nous l'avons dit plus haut, Jean-Pierre Pernaut ne se dmarque en rien de ses confrres prsentateurs : il occupe, au sein de l'Eglise cathodique, la position d'un prtre charg de rpandre, au cours de la messe, la bonne parole parmi les masses. Tous les jours, heure fixe, son rituel rappelle tous le droit chemin de sa vrit franchement franchouillarde : il fait bon vivre en France, en dpit de tout ce que l'on peut dire par ailleurs. Il nous montre l'exemple suivre et nous donne sa dfinition du bien (ou plutt du bien-tre et du bien natre), quand les autres s'vertuent nous montrer l'tendue du mal travers le monde, dnoncer vices et svices tout en nous faisant constamment culpabiliser d'tre ce que nous sommes ou non - des citoyens franais, sur lesquels on continue de faire peser tout entier le poids de la collaboration et de la Shoah (au point de proposer de faire porter chaque enfant de la Rpublique le deuil d'un enfant juif mort pendant la guerre, comme si les autres victimes n'avaient aucune importance), des Blancs, qu'on accuse automatiquement de racisme ds qu'un homme ose se dfendre contre ses agresseurs (pour peu que l'un d'entre eux ne soit pas tout fait blanc de peau), des Franais d'origine trangre (une origine sans cesse releve), que l'on traite, ou plutt maltraite, avec une condescendance rpugnante, des consommateurs, ces gostes qui ne font que profiter passivement du travail des enfants dans les pays du tiers-monde, des tlspectateurs, ignorants, stupides et tout fait incapables de sparer le bon grain de l'ivraie, de discerner le bien du mal, aussi faciles conditionner qu'un steak congel.

Finalement, c'est presque son insu, d'une certaine manire, que Jean-Pierre Pernaut lve le voile sur le mensonge mdiatique dont on nous abreuve jour aprs jour la tlvision. Nous parlions tantt, concernant son journal, de contraste saisissant - c'tait l l'expression idoine. Saisi de stupeur la dcouverte de cette vision de la France alternative, et surtout de sa possibilit, le tlspectateur dont l'encphale fonctionne encore un tant soit peu prend soudain conscience de la manipulation dont il a depuis toujours t victime. Il dcouvre les fils, les doigts, puis les mains du marionnettiste qui tentait jusque-l de le contrler. Une rflexion nouvelle se fait alors jour en lui - par comparaison. Car rflchir, comme disait l'autre, c'est comparer. Plaant les diffrentes reprsentations du monde que lui proposent les mdias face face, faisant se confronter ces fictions plus ou moins ralistes, il fait le choix de ne pas choisir l'une d'entre elles, de ne pas se mettre des oeillres et de ne pas prendre parti, de les voir pour ce qu'elles sont, d'en analyser le fonctionnement, d'en djouer les piges, d'en dconstruire la rhtorique et d'en apprendre le langage afin d'en comprendre le sens. Ce n'est l que le dbut d'une longue et prilleuse qute, qui le mnera de Charybde en Scylla, mais il sait combien la dmarche droitiste de Jean-Pierre Pernaut lui a apport. Combien sa reconnaissance se doit d'tre grande l'gard de ce grand homme, qui forme plus qu'il n'informe et dforme.

Merci, M. Pernaut, merci.


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